(texte écrit le 1er décembre 2007)

Requiem pour un cheval


Mon cheval est mort hier. Brasil, bois de braise. Quand un cheval se casse une jambe, il n’y a plus rien à faire, si ce n’est mettre fin aux souffrances inouïes d’un animal qui appuie sa demi tonne sur un membre brisé et tente malgré tout de se mouvoir, torturé par l’immobilité encore plus sûrement que par la fracture. On ne contraint pas la liberté faite chair : le cheval condamné à ne plus galoper doit mourir. 


Bien sûr, je pleure dix ans de bonheur, de mille gestes qui nouent, peu à peu, ce rapport magique entre le cheval et son cavalier. Je ne dirais pas qu’un cheval est intelligent, j’ai toujours des scrupules à appliquer ce terme à un animal ; mais ce dont je suis sûre, c’est que le cheval est sensible, terriblement et merveilleusement sensible, peut-être le plus sensible de tous les animaux qui tolèrent la présence humaine. Un cheval est un cœur à fleur de peau, une cire vierge sur laquelle chaque frôlement laisse sa marque, une créature frémissante et réceptive à chaque caresse, coup, odeur ou image qui se porte sur lui. Un cheval vous observe, note le moindre de vos mouvements, attend, craint, puis espère votre attention. La vue d’un objet avec lequel vous l’auriez frappé il y a des années le tétaniserait : il n’oublie jamais rien. Le cheval est fait pour l’homme, fait pour se souvenir de tout ce que l’homme verse en lui, crée avec lui. Le cheval que vous avez su faire votre précède tous vos gestes, et toujours à ses côtés vous sentez son ombre attentive se porter sur chacun de vos pas. Un cheval se façonne, jusqu’à devenir un double. L’autre soi, plus beau, plus fier, plus libre. La part du mythe. 


 

Dix ans de rêve s’effondrent en un frémissement de seringue. Brasil, mon cheval de légende, mon arabe crépuscule, mon délire noir nuit qui levait dans son sillage tout un peuple de démons, spectres et cavaliers sans tête dont il serait la digne monture. La perte d’un cheval a quelque chose de vertigineux. C’est un pan entier de mon imaginaire qui disparaît. Brasil me faisait walkyrie, sorcière ou princesse des ombres ; à cru sur son dos, je voyais surgir des landes hantées, des cascades islandaises et des blizzards féeriques, je me sentais tellement libre, forte, aérienne, déliée… et son grand cadavre raide, cet œil terrifiant de vide me laisse terrienne et morne. J’avais tissé dans la crinière noire de Brasil toute une mythologie, et sa mort est la chute de l’Atlantide. Alors ce requiem pour mon cheval, le plus beau, le plus merveilleux, le plus divin de tous les chevaux qu’il m’a été donné de côtoyer, ce cheval que j’ai aimé passionnément, doit être un jaillissement de torrent, un coup de tonnerre, une avalanche. Ce sera la Chevauchée des Walkyries. Et je fais vœu de pleurer chaque fois que je l’entendrai. 


Seuls les chevaux peuvent guérir de la mort d’un cheval, alors j’ai passé la journée avec eux. J’aime leur attention frémissante, leurs yeux ouatés, leur crinière à l’odeur de terre qu’on fait voler sous les galops, leur calme rassérénant, leurs allures de bourrasque, leurs oreilles tendues par la curiosité, leur puissance sauvage à la portée de l’homme. Toute la magie de la nature piégée entre quatre sabots. Les chevaux font rêver même ceux qui ont peur de les approcher. Et moi, je ne vivrai pas sans eux.


Ariane Fornia.

 

Commentaire de Sylvie (Brunel) le 1er décembre 2010 : quelques mois plus tard, ma fille avait le bonheur de "refaire sa vie" équestre avec Priam. Elle n'oubliera bien sûr jamais Brasil, mais Priam, qui la comble de bonheur, lui a montré qu'à cheval il ne faut jamais s'enfermer dans la perte, mais toujours aller de l'avant. En avant, calme et droit... Pour ceux que l'écriture d'Ariane Fornia séduit, sachez qu'elle a publié trois livres : Dieu est une femme (Denoël), Dernière Morsure (Robert Laffont) et avec moi, La Déliaison (Denoël)... où il est déjà question de chevaux.