La fabuleuse histoire d’Etihad

Je suis un poulain pas comme les autres.

Ma mère, Néva, est une grande frison noire moirée, magnifique, avec une sacrée personnalité. Ma propriétaire, Sylvie, en a fait une des héroïnes de son roman Cavalcades et dérobades (avec Dan, alias Alain). Sauvée de justesse, Néva a souffert de la faim, a bousculé Alain sans vergogne au moment de son débourrage et lui a donné du fil à retordre. Bref une géante qui ne s’en laisse pas conter.

 

Mon père, Hypérion, est un superbe cheval lusitanien blanc aux yeux bleus. Il a beau devenir tout rose quand il est mouillé, la vie ne l’a pas toujours été, ni pour lui, ni avec lui : acheté sur la foire de Golega au Portugal – ne jamais acheter un cheval sur un coup de cœur dans une foire ! -, il s’est révélé, une fois à Donzère, quand il est enfin sorti du van, absolument sauvage. Une terreur. Paniqué quand on s’approchait, il n’hésitait pas à charger pour fuir. Marianne, sa propriétaire, a découvert que sa langue avait été coupée en deux.

Bref, mon père, comme ma mère, avait été très maltraité.

Il a fallu de longs mois de douceur et de persévérance pour métamorphoser mes parents – grâce à la science d’Alain et à l’amour de Marianne – et leur rendre le goût du bonheur en même temps que la confiance en l’humain. Hypérion est aujourd’hui un cheval formidable, puissant mais docile, très doué en dressage. Un de ces chevaux de rêve dont on tombe fou amoureux. Marianne adore son cheval de neige.

 

 

Mais voilà, être étalon confère parfois quelques irascibles comportements.

Il y a un an, Hypérion a décidé qu’il reprendrait le mors aux dents. Il a explosé les lices de la carrière comme des allumettes, jetant sa cavalière par terre, malmenant Alain. Le genou de Marianne était sérieusement abîmé. En lui disant de bien serrer les dents, le médecin du samedi après-midi l’a recousu à vif. Et comme les antibiotiques, c’est pas automatique, elle a fait une septicémie et failli y passer.

 

Sylvie, qui était partie travailler dans les sables d’Orient, est revenue en catastrophe. En mère inquiète, elle a pris la décision qui s’imposait pour protéger Marianne. Non pas se débarrasser d’Hypérion, mais se débarrasser de ses grosses noisettes qui le travaillaient un peu trop. Avant de faire venir Monsieur le vétérinaire (Christophe Hugnet), désolée que ce cheval superbe perde toute capacité à se perpétuer, elle a fait un pari : mettre la frisonne noire et le lusitanien blanc ensemble. Pour voir ce qu’une telle union pouvait donner.

 

Onze mois se sont écoulés. En février dernier, Sylvie est retournée dans le désert, comme chaque année. La veille de son retour, la grande frisonne m’a donné naissance, à moi, le fils d’Hypérion. Moi, le poulain des sables. Comme c’était l’année des E, Sylvie a décidé de me baptiser Etihad. Ça veut dire Union en arabe. C’est aussi le nom de la compagnie aérienne d’Abu Dhabi, que Sylvie avait prise en catastrophe un an auparavant pour retrouver Marianne.

 

Evidemment, tout le monde avait fait des paris sur ma couleur. Un père blanc aux yeux bleus, une mère noire comme l’ébène…. Alexandra, la grande sœur de Marianne, qui connaît la génétique parce qu’elle élève des chats norvégiens, avait pronostiqué du cendré ou de l’isabelle. Rêvant de Spirit, tout le monde espérait secrètement isabelle.  

De mes deux parents, j’aurais pu prendre le caractère rétif, la méfiance, la violence même. Sylvie et Marianne se sont posé la question au début car j’étais inapprochable. Qu’avait-on fabriqué ? Une girafe immense et méfiante, un cabri aux jambes interminables, qui chargeait les paons du voisin et leur arrachait les plumes de la queue. Une terreur en miniature ?

Le vétérinaire ne pouvait pas me vacciner. Alain disait : mettez le dans un box et après on pourra l’attraper. Mais comme je grandissais de jour en jour et que l’été s’est passé sans qu’il puisse venir, Sylvie et Marianne commençaient à se demander si leur petit sauvage allait se civiliser. Tous les jours, toutes les nuits (un bon plan, pour apprivoiser les chevaux, aller les voir la nuit…), Sylvie s’évertuait à me toucher.

 

Au début, j’essayais de me cabrer sur elle, de la charger. Toucher ma ta tête ? A la rigueur, du bout des doigts. Mon encolure ? Pas question ! Le dos ? N’y pensez même pas !

Mais, avec les chevaux, la patience est toujours récompensée.

Jour après jour, mon vrai caractère est sorti de sa gangue d’hostilité, exactement comme l’avaient fait mes parents avant moi. Non seulement je suis beau comme un improbable dieu (« une gravure » dit Alain, qui s’y connaît), mais je suis devenu gentil, et confiant. J’arrive quand on m’appelle et la douceur se lit dans mes yeux noirs.

 

 

Alain qui sait tout faire, Alain qui décrypte l’âme des chevaux comme s’il avait été cheval lui-même dans une vie antérieure, m’a déjà promené en longe et pris les quatre membres – Sylvie, prudente, se contentait de me caresser. Mais avec Alain, pas question que les propriétaires ne mettent pas la main à la pâte ! Il n’a fallu que deux séances et je marche docilement derrière mes nouveaux référents, sous l’œil indifférent de ma mère – qui commence à me trouver un peu grand pour téter – et curieux de mon père – qui se demande quand le petit rival va émerger.

Moi, Etihad, je vous le dis, ma longue vie ne fait que commencer, mais je vous réserve bien des surprises.